Animaux de compagnie en Pologne : l’autre transformation de 1989

On dénombre en Pologne 7 millions de chiens, soit autant qu’en France pour une population (de maîtres) inférieure d’un tiers. Avec la transition économique des années 1990, ils sont non seulement devenus des consommateurs à quatre pattes mais les rapports qui les lient aux êtres humains ont aussi évolué, en fonction des modes qui traversent la société polonaise.


(version traduite du polonais d’un article de Michał Pręgowski et Justyna Włodarczyk paru dans le numéro 7 de la revue W Punkt)

Les relations entre les hommes et les chiens en Pologne constituent-elles davantage le produit ou le modèle du jeune capitalisme introduit dans les années 1990 ? S’il est difficile de répondre à cette question, il n’en demeure pas moins que dans l’économie de marché, les chiens sont des consommateurs de plus en plus importants, quoiqu’au au pouvoir de décision limité car ce sont les maîtres qui règlent les achats. Au cours des deux dernières décennies, le marché des articles pour animaux, en particulier l’alimentation et les accessoires, a ainsi connu une énorme croissance qui a remisé au placard l’ancienne habitude de nourrir les chiens avec les restes de table.

La relation même entre l’homme et le chien devient une marchandise. Les publicités pour les produits alimentaires et les prospectus des magasins cherchent à convaincre les maîtres de la possibilité, voire du devoir de soigner cette relation et les sentiments qui s’y inscrivent. Un amour, parfois même un profond attachement qui peut se manifester par l’achat de certains gadgets, en particulier ceux qui améliorent la santé de l’animal comme les compléments alimentaires, sa sécurité (colliers réfléchissants, cages de transport, ceintures de sécurité, chaussures, vêtements) ou encore des produits comme les jouets dits éducatifs qui compensent le manque de temps du maître et occupent son compagnon.

La marchandisation affecte également le secteur des services. Au cours des dix dernières années, les centres de formation – on évite de nos jours le mot de dressage qui évoque trop le cirque – se sont très fortement multipliés et attirent les maîtres désireux d’enseigner aux chiens non seulement les règles élémentaires de l’obéissance, mais aussi certaines tâches plus spécifiques comme par exemple la préparation aux concours et compétitions sportives canines ou le contrôle de l’agressivité et des phobies. La philosophie de la formation connaît par ailleurs elle aussi de grandes évolutions.

Dans les grandes villes, les Polonais ont aujourd’hui à leur disposition des comportementalistes canins de plus en plus professionnels, des toiletteurs qui s’occupent de l’entretien des chiens ou encore des personnes qui les font sortir en promenade en l’absence des maîtres débordés au travail. L’offre d’hôtels pour chiens est également de plus en plus étoffée et permet contre rémunération de confier de façon temporaire son animal, par exemple pendant les vacances. Depuis 1991, la Pologne compte enfin des cimetières pour animaux où les familles en deuil peuvent faire leurs adieux à leur compagnon favori.

Rien n’est trop beau pour ses plus proches compagnons

Les propriétaires de chiens sont donc confrontés à une large offre de services qui continue de croître sans cesse – la seule limite étant, conformément à la logique capitaliste, l’argent. Il faut souligner que les services vétérinaires contemporains fonctionnent selon le même schéma : d’un côté, ils n’ont jamais été aussi complets et incluent même la rééducation, de l’autre ils divisent malgré eux la clientèle entre ceux qui peuvent s’offrir de coûteux traitements pour prolonger la vie de leur compagnon et les autres. Il est d’ailleurs caractéristique que comme pour les enfants, le marketing des produits et services pour animaux de compagnie ne se prive pas de jouer sur le sentiment de culpabilité. Le chien du Polonais contemporain est son meilleur ami, voire un membre de sa famille, et mérite par conséquent ce qu’il y a de mieux. Évidemment, ce mieux coûte cher mais rien n’est trop beau pour son plus proche compagnon.

© Dominika Adamska

On a également constaté sur les vingt dernières années de profonds changements sur l’échelle de popularité des races de chien et dans leur perception. Après 1989, les chiens de défense (schnauzers, dobermans, boxers, exception faite des amstaffs qui ne sont apparus qu’après 1989), les teckels et les caniches ont perdu beaucoup de terrain au profit des chiens du groupe des retrivers (labradors, golden retrievers), des chiens de berger britanniques et américains (border collie, berger australien) ou des petits chiens d’accompagnement (westies, yorkshire terriers, chiens chinois à crête, chihuahuas). Ceci reflète les nouvelles icônes de la pop culture et leur mondialisation : les choix des Polonais sont désormais influencés par les productions hollywoodiennes et non plus domestiques comme « Czterej pancerni i pies » (Quatre pilotes de char et un chien, une série télévisée culte des années 1960 sur le thème de Deuxième Guerre mondiale). La déferlante soudaine de la culture anglo-saxonne sur la Pologne a donc amené avec elle de nouvelles races de chien portées par la même vague.

La fascination pour les golden retrievers et les labradors montre également l’évolution de l’imaginaire des Polonais sur le rôle du chien dans la vie de l’homme. Il y a vingt-cinq ans, la principale motivation à acheter à un grand chien de race était sa valeur comme éventuel garde, défenseur ou chasseur. Les races devenues populaires ces vingt dernières années se distinguent avant tout par leur caractère doux et sociable et font fondre le cœur des Polonais comme parfaits compagnons de jeu pour les enfants et les vacances en famille. Si le chien doit être gros, qu’il soit brave comme un bouvier bernois ou un terre-neuve.

Szarik, le berger allemand de la série Czterej Pancerni i Pies, passé de mode ?

James Serpell, auteur autre autres de In the Company of Animals: A Study of Human-Animal Relationships (En compagnie des animaux : une étude des relations homme-animal, 1996, non traduit en français), a mené des études aux États-Unis sur les attentes des maîtres vis-à-vis des chiens. Il a observé que les personnes qui ne recherchent pas de fonction pratique particulière (surveillance de troupeau, chasse, détection de stupéfiants, capture de criminels) ont pour la plupart les mêmes attentes, quelle que soit la race choisie. Ils veulent un animal qui leur témoigne de l’affection et qui recherche le contact avec l’homme sans être surexcité ou agressif.

Les recherches approfondies de Stefano Ghirlanda, Alberto Acerbi, Hal Herzog et James Serpall montrent que ces attentes sont à la fois assez superficielles et ne correspondent pas aux caractéristiques propres à telle ou telle race, y compris celles à la mode. Les gens font avant tout leur choix en fonction de l’apparence : taille du chien, longueur et couleur du poil, forme des oreilles etc. En ce domaine également, les préférences sont le produit de la culture.

Espèces menacées

Les expositions de chiens de race contribuent fortement à former et rigidifier ces préférences. L’élevage des chiens peut même être comparé à un art et l’animal à une œuvre. Cette perspective n’est évidemment possible que si l’on distingue la valeur utilitaire du chien de son apparence, sa fonction de sa forme. Autrefois, le chien de berger était celui capable de guider le bétail (d’où son nom) ; aujourd’hui, c’est celui qui en a l’apparence et une origine certifiée, même si l’animal disparaît à la vue d’un mouton.

La race perd son lien avec la valeur utilitaire initiale qui est de toute façon très abstraite pour le propriétaire lambda du chien. Ce résultat est le prélude à une déconstruction postmoderne de la race comme catégorie qui ne décrit plus les différences « naturelles » dans l’apparence des chiens du fait de leur fonction mais les crée et les leur attribue. James Serpell affirme que dans cette situation, la stratégie à suivre serait d’élever des chiens pas nécessairement de race mais qui correspondent aux attentes des gens, donc sociables et faciles à vivre, afin de diminuer le risque de déception et les problèmes d’abandon.

Dans le même temps, en cherchant de façon volontaire à entretenir des traits de caractère peut-être moins adaptés à l’environnement urbain contemporain mais indispensables à la fonction première de la race, les éleveurs de chiens utilitaires se considèrent comme les défenseurs d’une « espèce menacée ». Certains d’entre eux tolèrent néanmoins de nouveaux moyens de vérifier les capacités pratiques de l’animal, par exemple en utilisant un apportable plutôt qu’un oiseau abattu dans les concours de rapporteur. Ils reconnaissent de cette manière les nouveaux sports canins comme équivalents des épreuves traditionnelles. De façon plus utopique, d’autres tentent de restaurer complètement la relation homme-chien originelle basée sur des considérations utilitaires comme la direction de troupeaux de moutons. Enfin, certains groupes plus créatifs mêlent des races « officielles » pour former des hybrides plus adaptés aux exercices contemporains mais inconnus il y a cent ans, par exemple le rapport le plus rapide d’une balle de tennis sur un parcours d’obstacles.

Usines à chiots

La surproduction de chiens est aussi alimentée par de faux éleveurs qui ne recherchent que le profit et produisent autant de chiots que possible au plus faible coût afin de répondre à la demande d’animaux d’une certaine apparence. Ces chiens sont dépourvus de pedigree et ne sont donc pas reconnus comme étant de race. De plus, la recherche du profit maximum pousse ces faux éleveurs à diminuer autant que possible les coûts et l’énergie consacrés à l’éducation des bêtes qui sont en conséquence souvent négligés, mal nourris et peu socialisés avec leur environnement. Cela peut occasionner des problèmes de comportement qui conduisent à l’abandon de l’animal incapable malgré lui de répondre aux attentes de son maître.

En Pologne, la « production » commerciale des chiens de race n’a jamais atteint les mêmes proportions que par exemple aux États-Unis où, après la Deuxième Guerre mondiale, les fermiers du Middle East avaient été encouragés à passer de la production agricole à l’élevage d’animaux de compagnie. Les chiots issus de ces puppy mills étaient ensuite achetés par des intermédiaires qui les vendaient en vitrine dans des magasins animaliers. Ce modèle d’élevage de chiens est l’exemple le plus frappant de marchandisation des animaux domestiques et génère par ailleurs de vives protestations chez de nombreux Américains. En Pologne, la pratique de vendre de chiens en magasin n’a jamais été pris racine et la réforme de 2011 de la loi sur la protection des animaux interdit la mise sur le marché d’animaux domestiques en dehors de leur lieu d’élevage.

Le chien bâtard, marque d’anti-conformisme

Dans le cercle des célébrités médiatiques, il devient de bon ton d’avoir un chien « récupéré », surtout s’il s’agit d’un bâtard. De nombreux chercheurs soutiennent que les aspirations des maîtres à l’ascension sociale ont joué un rôle important dans la popularisation des chiens de race. McHugh remarque cependant que ces chiens sont aujourd’hui devenus si faciles d’accès qu’ils ont cessé de représenter des marqueurs de prestige social. En revanche, le propriétaire d’un bâtard arraché à de mauvaises conditions de vie apparaît comme une personne empreinte de compassion, désintéressée et tendre – autant de traits qui inspirent un respect unanime dans la société polonaise contemporaine. En analysant les couvertures des magazines les plus lus consacrés aux amoureux des chiens, il est impossible de passer à côté des photos de personnes connues en compagnie de bâtards. Sans remettre en cause l’amour des célébrités pour leurs animaux, un tel affichage public avec un chien de refuge peut néanmoins constituer un élément d’image très bien reçu par l’opinion publique.

Au-delà des célébrités, les chiens bâtards sont également populaires parmi les personnes désireuses d’afficher leur opposition au « système » au sens large : écologistes, féministes, anarchistes, pacifistes. En 2012, l’auteur du blog « Un chien à Varsovie » a photographié des petits chiens qui défilaient à une manifestation féministe de la capitale. Les bâtards y dominaient de façon incontestable. Dans le contexte de la société américaine, Susan McHugh note qu’au XXIe siècle, le bâtard est devenu un marqueur culturel, particulièrement utile dans la lutte contre les mécanismes oppressifs. Le bâtard américain représente donc une métaphore de la lutte avec un système oppressif et raciste, une figure subversive qui pose un défi aux critères du « sang pur ». En Pologne aussi, le race mixte est un symbole de rébellion. Ce n’est pas par hasard que la chanteuse Maria Peszek, dans son disque dédié à tous ceux qui sont « douloureusement différents », recourt à la métaphore du bâtard pour décrire les cas particuliers porteurs d’un potentiel de révolte : « Bâtards, cas particuliers / Déchets, fous / Citoyens dégénérés / Hé, âmes incendiaires / Faisons de la fumée ».

Pour les chiens eux-mêmes néanmoins, il importe peu que leur rôle soit celui de réchauffer l’image d’un homme politique ou d’une célébrité, de manifester le rejet du système capitaliste ou de refléter l’aspiration du maître à l’ascension sociale. Pourvu que leurs besoins physiques et émotionnels sont satisfaits, ils sont heureux.

Michał Pręgowski, docteur en sociologie, spécialiste des media, enseignant-chercheur à la Faculté d’administration et de sciences sociales de l’École polytechnique de Varsovie, à l’Université de Varsovie et à l’École centrale de commerce. Il traite des aspects sociaux des nouveaux media, de la sociologie des normes et des valeurs et depuis deux ans des relations entre les hommes et les animaux (animal studies, anthrozoologie). Auteur de « Zarys aksjologii internetu. Netykieta jako system norm i wartości sieci » (Introduction à l’axiologie d’Internet. La nétiquette comme système de normes et de valeurs de la Toile, 2012, non traduit en français) et co-auteur de « Pies też człowiek? Relacje psów i ludzi we współczesnej Polsce » (Le chien, cet être humain ? Relations entre les chiens et les animaux dans la Pologne contemporaine, 2014, non traduit en français).

Justyna Włodarczyk, docteur, enseignante-chercheur au département de Littérature américaine de l’Institut d’études anglo-saxonnes à l’Université de Varsovie, diplômée du programme MISH (études individuelles et interdisciplinaires en sciences humaines) et du Centre d’études américaines de l’Université de Varsovie, boursière Fulbright. Auteur de « Ungrateful Daughters. Third Wave Feminist Writings » (Filles ingrates. Écrits de féministes de la troisième vague, 2010, non traduit en français). Co-fondatrice du club de formation pour chiens « Alternatywa », pratique avec ses chiens le dog frisbee, les compétitions de chiens de troupeau et l’agility.

Laisser un commentaire