À la cour de la Grande Émigration polonaise à Paris : l’hôtel Lambert

Polémique autour d’un projet d’ascenseur à voitures, incendie… depuis son rachat en 2007 par la famille régnante du Qatar, l’hôtel Lambert a plus d’une fois défrayé la chronique. Ce palais de l’île Saint-Louis à Paris n’est toutefois pas qu’un trésor architectural à préserver : ambassade informelle de la Pologne en France au XIXe siècle, il a également une immense valeur historique.


L’hôtel Lambert, situé sur l’île Saint-Louis à Paris, est considéré comme l’un des plus beaux hôtels particuliers de la capitale. Œuvre de Louis Le Vau, architecte de Louis XIV à l’origine des châteaux de Versailles et de Vaux-le-Vicomte, il reflète bien les ambitions et la fortune de ses commanditaires, les frères Lambert, qui désiraient une demeure digne des rois. L’aîné, Jean-Baptiste, avait en effet amassé très jeune des sommes colossales dans des opérations financières tandis que son petit frère, Nicolas, occupait la présidence de la prestigieuse Chambre des comptes, ancêtre de notre Cour des comptes.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul point commun entre l’hôtel Lambert et Versailles. Après la mort de Jean-Baptiste, Nicolas devint seul propriétaire du palais et confia à Charles Le Brun, François Perrier et Eustache Le Sueur la réalisation de la décoration intérieure. Le même Charles Le Brun recevra quelques années plus tard la responsabilité d’aménager la célèbre galerie des Glaces. L’hôtel Lambert acquit donc rapidement la réputation de perle de l’architecture parisienne du XVIIe siècle : sa façade, sa rotonde et son jardin comptèrent parmi les plus remarquables de la capitale.

Galerie d'Hercule ornée par Charles Le Brun
Galerie d’Hercule ornée par Charles Le Brun

À la fin des années 1730, le palais devint la propriété du marquis du Châtelet dont l’épouse, Émilie, a longtemps entretenu une liaison avec Voltaire. Elle développa aussi une passion pour les mathématiques et la physique, peu commune chez les femmes de l’époque. D’autres intellectuels et écrivains de talent séjournèrent à l’hôtel Lambert comme Marivaux, Montesquieu ou Jean-Jacques Rousseau.

L’ « ambassade de Pologne »

Au XIXe siècle, l’île Saint-Louis perd de sa splendeur d’antan et beaucoup de palais qui attirèrent le beau monde avant la Révolution sont vides. L’hôtel Lambert appartient alors à la famille Dupin, qui le trouve démodé et envisage de le vendre. Le milieu artistique parisien, en revanche, avec notamment Eugène Delacroix, Frédéric Chopin et George Sand, est impressionné par l’architecture remarquable du palais.

Le prince Adam Jerzy Czartoryski
Le prince Adam Jerzy Czartoryski

À la même période, au début des années 1840, le prince Adam Jerzy Czartoryski et son épouse quittent Londres pour Paris. Le prince appartient à l’une des plus grandes familles aristocratiques d’Europe centrale : il fut présenté dans sa jeunesse à la reine Marie-Antoinette, à la tsarine Catherine II et à Goethe. Avant d’arriver à Paris, il occupa successivement les fonctions de ministre des Affaires étrangères du tsar Alexandre Ier (à l’époque napoléonienne), de vice-Premier ministre du gouvernement transitoire du Royaume du Congrès [1] et de ministre-président du gouvernement national du Royaume de Pologne au cours de l’insurrection dite « de novembre » (1830-1831).

C’est précisément à cause de son rôle dans le soulèvement national polonais que le tsar Nicolas Ier confisqua tous ses biens situés sur les territoires occupés par la Russie et le condamna à la peine de mort. Le prince Czartoryski choisit d’abord de s’exiler à Londres où il cherche le soutien britanniques en faveur de la cause polonaise mais faute de résultat, il décide d’essayer l’option française.

Il s’installe donc avec sa famille à Paris où de nombreux autres émigrés polonais ont déjà trouvé refuge après l’échec de l’insurrection de novembre. Grâce aux revenus de ses propriétés situées sur le territoire de l’Empire habsbourgeois et sur les conseils de Chopin et de Delacroix, le prince Czartoryski fait l’acquisition de l’hôtel Lambert en 1843. Ainsi voit le jour l’un des plus importants centres culturels et politiques de l’émigration polonaise tandis que le palais quelque peu abandonné de l’île Saint-Louis redevient une maison pleine de vie.

Polonaise de Chopin : bal à l’hôtel Lambert (gouache de Teofil Kwiatkowski)
Polonaise de Chopin : bal à l’hôtel Lambert (gouache de Teofil Kwiatkowski)

Quoique dépourvu d’outils officiels, le prince Czartoryski emploie tous ses moyens financiers, ses contacts personnels et ses liens familiaux pour soutenir les émigrés polonais et promouvoir l’idée de rétablissement d’une Pologne indépendante. Son activité politique atteint un point culminant au cours de la guerre de Crimée de 1853-1856 qui fait s’affronter, d’une part, l’Empire ottoman, la France et le Royaume-Uni et, de l’autre, la Russie. Grâce à ses démarches auprès de Napoléon III et celles de son ami, le comte Władysław Zamoyski, vis-à-vis du gouvernement britannique, les forces polonaises obtiennent de rejoindre la coalition franco-britannique contre l’armée russe et d’être mobilisées en Turquie.

Inspiration pour Kultura et Jerzy Giedroyć

Hélas, l’intervention de l’Autriche bloque l’entrée des troupes polonaises dans la guerre. Par la suite, le traité de Paris qui mit fin au conflit n’aborda pas la question de la Pologne, de peur de bouleverser l’équilibre des puissances en Europe. Malgré cet échec, le Prince poursuivra ses activités politiques presque jusqu’à son dernier souffle, qu’il rendra en 1861. Son œuvre inspirera plus tard Jerzy Giedroyć et l’émigration politique en France après 1945 : le Rédacteur possédait d’ailleurs dans son cabinet un portrait d’Adam Czartoryski [2].

En plus de ses actions politiques, la famille Czartoryski a soutenu le développement de la culture et de l’éducation. Elle fonde la Bibliothèque polonaise (qui existe jusqu’à aujourd’hui), une société littéraire, la Société historique de Pologne et un établissement pour jeunes filles polonaises. De plus, dans les années 1840-1850, l’hôtel Lambert est l’un des plus chics salons de Paris, fréquenté entre autres par Balzac, Delacroix, Chopin, Sand, Liszt et Mickiewicz. Les invités polonais disaient que la particularité de la demeure parisienne des Czartoryski était de combiner l’ambiance d’une résidence aristocratique polonaise et un véritable château français.

Après la mort du prince, l’hôtel Lambert fut moins actif sur la scène politique. Quoique bons gouverneurs et patriotes, les fils d’Adam Jerzy Czartoryski n’eurent pas les talents politiques de leur père. Néanmoins, le château de l’île Saint Louis demeura un symbole fort de la lutte pour l’indépendance polonaise.

L’hôtel Lambert fut de nouveau un centre important de la vie politique polonaise dans les années 1944-1945, lorsqu’il servit de siège pour le Deuxième corps polonais. Cette formation militaire s’est notamment illustrée par la prise du monastère de Monte Cassino en mai 1944, qui ouvrit aux armées alliées la route vers Rome. Le général Wladyslaw Anders, à la tête du Deuxième corps, chercha à éveiller dans la classe politique et le public français l’idée d’un soutien pour la Pologne, alors que les nazis étaient progressivement contraints à la retraite mais que la libération soviétique faisait planer le risque d’une occupation. Toutefois, les sympathisants du Parti communiste français le dépeignirent comme l’emblème de la « réaction polonaise » et le critiquèrent brutalement dans l’Humanité.

Fin du chapitre polonais

Jusqu’en 1975, l’hôtel Lambert demeura entre les mains des successeurs du prince Adam Jerzy Czartoryski. Les coûts croissants d’entretien d’un tel monument au cœur de Paris contraignirent cependant le comte Stefan Zamoyski d’abord de louer, puis de vendre le palais. En dépit de plusieurs offres avantageuses faites à l’État polonais pour protéger ce trésor de l’histoire nationale, les autorités communistes ne montrèrent pas un grand intérêt pour l’hôtel Lambert, qui devint ainsi la propriété du baron Guy de Rothschild et après lui, en 2007, du prince Abdullah bin Khalifa al-Thani, frère de l’émir de Qatar.

Le toit de l'hôtel Lambert endommagé par l'incendie de 2013
Le toit de l’hôtel Lambert endommagé par l’incendie de 2013

Au cours de l’été 2013, le toit de l’hôtel fut gravement endommagé par un incendie. Les fresques de Le Brun furent partiellement détruites tandis que les ornements de Le Sueur disparurent complètement dans les flammes. Quoiqu’il ne reste rien de l’hôtel Lambert du XIXe siècle, à l’époque où il incarnait le rêve d’une Pologne indépendante et puissante, cette ambition s’est en un sens aujourd’hui réalisée et la résidence de l’île Saint-Louis à Paris conservera à jamais une place importante dans l’histoire polonaise.

[1] Le Royaume du Congrès, aussi appelé Royaume de Pologne, est un État autonome sous tutelle russe qui a succédé au Duché de Varsovie suite aux dispositions du Congrès de Vienne (1815) et qui disparaît en 1868, lorsque la Russie décide de liquider l’autonomie du Royaume pour ne laisser qu’un « Pays de la Vistule » .

[2] Paweł Kłoczowski, «„Pan jest naszym księciem Czartoryskim”» dans Zbigniew Baran (dir.), Czartoryscy – Polska – Europa. Historia i współczesność, Cracovie, 2003.

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